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Pablo Katz, la maison, la ville…
A l’approche de notre « jeudi », Gaston Bachelard toujours sous le coude, nous diversifions les pistes de réflexion.
Pablo Katz en est une, forte. C’est un ami argentin qui a connu la dictature jusqu’à ses années d’université à Buenos Aires, et a choisi, en 1981, la France plutôt que la guerre des Malouines. Pablo est architecte, il travaille beaucoup, et bien, exerçant ses compétences tant dans le domaine du logement individuel ou collectif que dans l’équipement public (crèches, salles de spectacles, cités universitaires…). Ça lui laisse aussi le temps de réfléchir à son métier, pas mal non plus, qu’on en juge…
CD : nous sommes partis de l’idée que, pour parler de la maison il fallait parler des sdf…
Et tu nous as dit : « attendez, il y a peut-être une vision plus globale de la question de la maison et de la ville qui va englober la problématique du sdf… » Voilà, c’est cette vision globale-là sur laquelle on voudrait démarrer…
Quel est le problème de la maison et de la ville aujourd’hui en France ?
Politique spectacle
PK : la question du sdf a été, je pense, délibérément mise en avant : nous sommes dans une société du spectacle où les discours frôlent la démagogie et le populisme.
Sarkozy s’intéresse à des gens mordus par des chiens ou à des phénomènes dérisoires mais spectaculaires… nous sommes dans la politique de la sensiblerie, on nous agite comme des hochets des mécanismes qui jouent sur l’émotion : on légifère en urgence pour un accident d’autobus, un problème de mère de famille… Cette dimension prônée par nos élites, qui fait son miel de la politique-émotion, opère sur la question du logement en mettant en avant les problèmes des sdf de façon tout à fait délibérée pour masquer les véritables problèmes, plus généraux et plus difficiles à prendre en charge socialement : non pas que la question des sdf ne soit pas grave : elle est dramatique, mais - tel que c’est exploité par les gouvernements et les élites - c’est la partie visible d’un iceberg qui permet de faire l’économie du débat de fond sur le logement en France, pour l’heure véritablement occulté.
Comme on joue sur les chômeurs pour ne pas s’attaquer au problème du travail, on met en avant la question des sdf pour ne pas s’attaquer au problème du logement.
CD : bon, comment tu le poses, le problème du logement ?
PK : d’abord il y a un déficit de logement, affolant ! De toutes les catégories de logement, surtout pour les plus défavorisés, mais aussi pour les étudiants, pour les anciens : il y a, par exemple, un déficit de plus de 100 000 lits en maison de retraite.
Avec la pyramide des âges, ce déficit va devenir une bombe à retardement, un véritable problème de société : d’ici 10 ans, on ne saura plus quoi faire de nos vieux…
Ce problème, on est en train de le contourner en parlant d’aide à domicile et d’autres mesurettes de ce calibre alors qu’on sait pertinemment qu’il faudra à un moment donné construire des lits en maison de retraite.
Par ailleurs, à Paris, une des plus grandes villes universitaires au monde, les étudiants ne peuvent pas se loger. Paris ne pourra pas conserver son statut de ville universitaire si elle n’est pas capable de loger les jeunes et les étudiants… C’est un réel défi !
Et, d’une façon générale, les familles les plus défavorisées ne peuvent plus se loger dans les centre-villes et sont progressivement marginalisées de plus en plus loin, alors même que les prix du pétrole grimpent et que ces familles subissent doublement le coût de la vie, d’abord parce qu’elles n’arrivent pas à se loger, et que, quand elles y arrivent, elles y arrivent à des distances telles de leur lieux de travail et de loisirs qu’elles sont totalement dépendantes de la voiture ce qui aggrave leur précarité…
Voilà un problème de société auquel on ne fait pas face aujourd’hui : même quand on s’y attaque, on met en œuvre des politiques qui vont à l’encontre de tout ce que le bon sens nous amènerait à privilégier pour s’attaquer au problème posé.
Je vais faire une digression : la ville que nous avons, nous en avons hérité de l’Histoire qui est la nôtre.
La ville générique, c’est à dire « les villes » diverses, qui sont, en France, empreintes d’une longue histoire, écrite au long des siècles, avec des périodes de constitution de ces villes, des architectures qui nous viennent de loin, une histoire qui s’est poursuivie au long du XXème siècle et qui a laissé également son empreinte dans nos villes à travers des projets modernes qui, maintenant, pour un certain nombre, font problème : d’abord on constate un consensus assez large pour dénoncer les produits de la modernité puis on affecte à une certaine forme d’urbanisme la responsabilité de l’échec de notre société.
On en est aujourd’hui à intervenir notamment sur un certain nombre de grands ensembles, ce qu’on appelle des « quartiers », en grande partie issus de cette Histoire moderne, avec des mesures de destructions-reconstructions qui tendent à effacer une partie de l’héritage de nos villes.
Je dirais que ces projets modernes portent moins la responsabilité des échecs que la conception même de ce que nous avons fait de ces quartiers.
Il existe des très grands ensembles avec tours et barres (des logements privés en accession), y compris dans des quartiers chics (à Boulogne, à Neuilly) où tout le monde est content ! C’est bien moins un problème de typologie ou de morphologie urbaine, que de concentration d’une population dans des conditions extrêmement défavorisées sur un territoire restreint,
donc les problèmes viennent davantage de la concentration des difficultés sociales des personnes qu’on y parque, que des morphologies urbaines elles-mêmes. Même si on ne peut pas nier que certaines formes urbaines résistent moins bien à ces populations en difficulté.
Un autre élément est que la Modernité (ce mouvement d’après-guerre en France) proposait une forme urbaine qui devait s’accompagner d’équipements, d’espaces verts, de services, de loisirs, qui devaient apporter à ces quartiers la diversité, l’activité, la mixité qui sont nécessaires à une vie harmonieuse.
Pour des raisons principalement économiques mais aussi politiques, sans doute, on a réalisé ces programmes résidentiels mais on les a rarement accompagné de ces équipements, services et espaces verts de qualité qui devaient aller avec !
Le système en tant que tel a donc tiré parti de ce qui, dans la Modernité, était générateur d’économie, mais ce qui était générateur de richesse - richesse spatiale, richesse d’usage, de culture - a été évacué : à l’arrivée évidemment ce projet a été extrêmement appauvri et les habitants ont été absolument abusés !
Troisième observation : quand on a construit ces grands ensembles, on sortait de la Guerre, on était dans une période d’après-guerre et il y avait en France un besoin criant de logements. Urgence absolue.
La situation était comparable à celle vers laquelle nous sommes en train d’évoluer : un déficit énorme de logements, et des logements existants dans un état d’insalubrité dramatique.
Quand on regarde les statistiques d’après-guerre, à Paris, dans les années 50, moins de la moitié des logements disposent d’installations sanitaires, une grande majorité n’a pas de chauffage, ceux qui ont de l’eau n’ont pas – ou alors en très petite quantité- d’eau chaude…
Quand donc on constate cette insalubrité sanitaire et sociale de l’habitat dans l’après-guerre, on relativise non seulement la problématique d’aujourd’hui, mais aussi la nature des réponses qu’on a apporté : dans ces années-là il y a urgence de loger des gens qui vivent soit dans des bidonvilles, soit dans des logements insalubres, soit qui n’ont pas d’accès au logement…
A ce moment-là notre société s’est donné les moyens de répondre dans l’urgence à des problèmes urgents : grands ensembles habitationnels, hlm…
Non sans résultat : prenons Roger-Henri Guerrand, décédé il y a peu, le grand sociologue-historien de l’habitat social en France, je l’ai entendu dire : « dans un grand ensemble comme La Courneuve, que tout le monde, de la façon la plus consensuelle aujourd’hui, dénonce comme étant une aberration absolue de mode d’habiter, de forme urbaine : eh bien, quand on a réalisé les 4000 logements de La Courneuve en 14 mois et qu’on a amené là quelques 16000 personnes qui ont ainsi trouvé un logement, on a des documents qui montrent des enfants découvrant leur logement et courant pendant toute une journée de la chambre au salon, du salon à la cuisine et de la cuisine à la salle de bain en allumant et en éteignant la lumière et en ouvrant en fermant des robinets… »
C’est dire à quel point les gens étaient heureux de retrouver des logements munis de l’électricité, de l’eau chaude et froide…des choses que ces populations n’avaient jamais connues !
On peut aujourd’hui dénoncer ces formes urbaines… encore faudrait-il qu’on soit en mesure de proposer autre chose… ce qu’on ne fait pas !
On critique ce qui a été fait (alors donc qu’à l’époque les gens qui étaient logés étaient extrêmement heureux de l’être…), et depuis on a largement amorti ces constructions – qui sont toujours là- et on n’a rien d’autre à proposer !
On construisait dans les années d’après-guerre entre 450000 et 600000 logements par an : on en construit aujourd’hui, en France, quelques 35000 logements dits « sociaux » par an…
Jusqu’à la fin du XIXème siècle, les architectes, pendant les siècles des siècles, ont travaillé pour le pouvoir et pour l’argent.
Les architectes ont construit pour le roi, le monarque, pour l’aristocratie, ensuite pour la grande bourgeoisie, puis la bourgeoisie, et ça n’est que depuis un petit siècle que les architectes travaillent pour tout le monde, pour le peuple au sens large…
Ça représente une révolution ! On ne fait plus le logement de tout le monde comme on faisait de l’architecture pour les élites financières et économiques, pour le Pouvoir…
Les gens disent que l’architecture au XVIIIème siècle avait une autre gueule que l’architecture au XXème siècle, certes, mais on ne construisait pas pour le même public, pour les mêmes besoins !
A la fin du XIXème, au début du XXème et même jusqu’à la moitié du XXème siècle, un ouvrier, un paysan, n’avaient jamais accédé à un édifice construit par un architecte… Aujourd’hui il n’y a pas une personne qui n’accède pas à un aéroport, à une grande gare, à un musée, à une école ou à des logements Hlm tous réalisés par des architectes : on construit aujourd’hui pour un public qui n’est pas le même que celui pour lequel l’architecture a toujours travaillé.
Une révolution est en œuvre dans la nature de la commande architecturale, cette r-évolution est relativement récente au regard de l’histoire des villes, dont nous héritons par force, par la force de l’Histoire…
La réponse qui consisterait à vouloir revenir vers une ville vierge des interventions du XXème siècle est un leurre absolu ! Le problème aujourd’hui est de trouver des réponses adaptées pour chaque type de situation : quand on est dans un centre ville consolidé avec un patrimoine historique on doit d’abord respecter ce patrimoine historique.
Si la morphologie urbaine est constituée de maisons en continuité les unes des autres et à l’alignement de l’espace public, il est plutôt de bon conseil de respecter ce qui est déjà là, la continuité, l’ordonnancement, l’échelle de la ville historique…
En revanche, quand on travaille dans des quartiers marqués par l’histoire du XXème siècle, le problème devrait plutôt être d’aller au bout d’un projet inachevé en amenant la mixité, les services, l’attention à la dimension paysagère qui devaient faire partie de cette forme urbaine…et qui n’a jamais été réalisée ! Au lieu de quoi on veut effacer ces traces comme si elles étaient – elles - responsables de nos échecs, et les remplacer par d’autres formes urbaines avec un déni complet de ce qui a été fait à un moment donné de l’histoire pour loger les gens qui avaient besoin de l’être.
Alors qu’est-ce qu’on fait ? On fait des opérations de « renouvellement urbain » dans lesquelles on arrive dans un quartier au tissu du type grand ensemble constitué de tours et de barres en disant « vous avez raison, ça va pas, on va démolir les tours et les barres et on va vous faire des petits logements collectifs à la place… ».
Et surprise : alors que les technocrates étaient persuadés que les résidents « marcheraient » dans ces projets technocratiques, on découvre que, finalement, malgré la médiocrité des espaces publics, malgré le niveau de dégradation de l’habitat, malgré le manque de politique de maintenance et d’entretien, malgré l’absence des équipements, des services, des commerces et la médiocrité des espaces extérieurs et l’absence d’espaces verts, les gens s’insurgent contre ces démolitions et qu’ils ne souhaitent pas voir leur logement – ces barres et ces tours qu’on décrie partout… dans les bureaux parisiens- démolis !
Et pour cause : alors même qu’il faudrait travailler sur les espaces extérieurs, qualifier ces ensembles, amener du paysage, des équipements publics, des commerces, introduire des fonctions de mixité programmatiques, créer des lieux de travail, renforcer la desserte en transports en commun, on va raser des tours et à la place on va faire des petits programmes de logements soit individuels, soit du tout petit collectif : ce faisant on sature les espaces extérieurs qui étaient la seule qualité de ce type de forme urbaine et qu’il aurait au contraire fallu qualifier et renforcer, on confronte bien plus crûment les différentes typologies, ce qui fait que celui qui se retrouve toujours dans une tour ou dans une barre, au lieu d’avoir un(e possibilité de-) jardin sous sa fenêtre, aujourd’hui il a des petits logements qui le renvoient à la dureté de son habitat…et comme les solutions qu’on met en œuvre ne permettent pas de retrouver la même densité qu’auparavant, une bonne partie de la population est renvoyée encore plus loin du centre des villes…
Ils savent très bien, les technocrates, qu’on ne retrouvera pas, par des opérations de ce type la même densité globale, qu’on ne conservera pas la même population sur place et que forcément on va proposer des typologies plus « intéressantes », on va chercher sous prétexte de mixité sociale à amener des nouvelles catégories de population qui pourront accéder à la propriété par des petits programmes (des maisons, des maisons de ville, des petits collectifs, on appelle ça « la résidentialisation » dans les grands ensembles) et que se passe-t-il ?
Les populations défavorisées prennent d’autant plus acte de leur situation de marginalité qu’on amène sous leurs fenêtres des populations qui, tout en étant précaires le sont bien moins qu’eux, et qui vont bénéficier de formes d’habitat qui, aux yeux de ceux qui ne bougent pas, sont plus valorisantes.
Ainsi une part de la population de ces quartiers va être encore plus marginalisée qu’elle ne l’était !
Sous prétexte « légitime » de mixité sociale, on est en train de marginaliser par déplacements toujours plus périphériques : quant à la population qui reste sur place, on l’amène à une confrontation plus cruelle encore qui la renvoie à son miroir de fragilité sociale…
La question de l’habitat, du logement : il y a des études multiples sur la question, la Fondation Abbé Pierre, par exemple, situe le déficit aujourd’hui en France à 1 million de logements, soit entre 3 et 4 millions de personnes qui ne trouvent pas à se loger, sans compter les logements insalubres…
Lors de la dernière élection présidentielle un certain nombre d’enquêtes d’opinion ont fait apparaître, de façon surprenante, la question du logement comme faisant partie des premières préoccupations des Français, sinon LA première préoccupation des Français.
Avant la question de l’insécurité et la question du chômage, la question du logement !
Bien évidemment l’ensemble de ces questions sont liées. Rebondissant sur ce sujet, le candidat Sarkozy a proposé des mesures pour permettre à l’ensemble de la population de devenir propriétaire.
C’est un argument complètement démagogique qui a eu un impact certain sur son succès électoral. C’est un vieux thème de la droite que de vouloir faciliter à tout le monde l’accès au logement, et il y a derrière cette volonté l’idée qu’en devenant propriétaire un certain nombre de comportements contestataires et un certain nombre de fonctionnements sociaux vont évoluer : on passe de situations de précarité à la propriété conservatrice, ce qui fait le jeu total des politiques de droite. Il y a la volonté de permettre l’accès au logement en réponse à cette spéculation intellectuelle et il y a la dimension démagogique de l’annonce qui trouve un écho dans l’opinion…
Plus de la moitié de la population française aujourd’hui, donnée symptômatique, vit en logement individuel, et c’est l’aspiration des Français, nous dit-on, que de vivre en logement individuel. Les Français veulent vivre dans leur maison !
Si on leur demandait « vous voulez vivre en banlieue ou en centre ville, ils répondraient sans doute : en centre ville, et si on leur explique que en centre ville il n’y a pas de maison, et qu’on leur demandait : est-ce que vous voulez vivre en centre ville près du travail et des transports en commun mais dans un logement collectif, ou bien en troisième couronne dans un pavillon individuel, peut-être les réponses seraient-elles différentes…
On est là dans le domaine du fantasme le plus total et beaucoup de ces études obtiennent des réponses qui en disent long sur… la façon de poser la question !
Et quand on parle des typologies de logements, les gens parlent de ce qu’ils connaissent : nous sommes souvent confrontés, nous, architectes, à des promoteurs qui nous disent : « c’est nous qui connaissons les goûts de notre clientèle : vous allez réaliser les logements que nous vous demandons de réaliser puisque la clientèle, c’est nous qui la connaissons… »
Comme ils font toujours le même logement et que leur clientèle ne connaît rien d’autre que le logement qu’on leur propose, ils auront beaucoup de difficulté à formuler la représentation d’un désir de quelque chose qu’ils ne connaissent pas !
Et donc on tourne en rond et nous savons pourtant, nous, architectes, que les gens aspirent à des logements avec des grandes fenêtres , beaucoup de lumière, de l’espace…toutes réponses qui ne leur seront pas proposées tant que l’ensemble de ces promoteurs qui sont si sûrs de connaître les goûts de leur clientèle n’auront pas déposé leur bilan lors d’un krach de l’immobilier.
La majorité de la population souhaite donc vivre en maison individuelle : ça permet au gouvernement de proposer, depuis plusieurs années, d ‘abord la maison à 100 000 euros – dont à peine une cinquantaine d’unités a vu le jour…- puis maintenant la maison à 15 euros par jour, ce qui fait une maison à 115000 euros, soit une version revue et corrigée, indexée de l’inflation sur les 5 années écoulées de la maison à 100000 euros, sauf que dans ce cas-là l’acquéreur devient propriétaire d’une maison au bout de 15 ans, mais pas du terrain…qu’il commencera à payer après remboursement de la maison !
Donc il va payer pendant 25 ans pour une maison qui au bout de 15 ou 25 ans n’aura plus de valeur marchande dans la mesure où elle sera complètement sinistrée étant donné que ça s’adresse à des populations qui n’ont pas les moyens de simultanément rembourser et entretenir leur maison.
Nous sommes en train de créer les taudis de demain !
Ces futurs quartiers qui vont se substituer aux grands ensembles, on est en train de les commercialiser aujourd’hui : ils auront la forme d’ensembles de maisons individuelles, extrêmement médiocres, et sont, par rapport au projet moderne du grand ensemble, de surcroît, des lieux d’individualisme, d’individualité, d’éloignement, de solitude et de détresse…
A un modèle qui était porteur d’une certaine générosité, même s’il est resté inachevé, on substitue un autre modèle, porteur des valeurs d’aujourd’hui : individualité et solitude, complètement à l’opposé des valeurs du projet de la Modernité.
On parle en même temps – nos élites s’en gargarisent autant que du Grenelle de l’environnement -, de développement durable, de la qualité environnementale, de la HAUTE qualité environnementale, de la TRES HAUTE qualité environnementale, on se donne des objectifs, à 2005, à 2008, à 2010, à 2012, à 2015, à 2020… et en face de ça on est en train de proposer, de mettre en œuvre des systèmes de développement de la ville qui vont exactement à l’encontre de toute la logique qui soutient la notion de développement durable et de qualité environnementale !
Là où nous avions les centre villes avec en périphérie les grands ensembles, on démolit des tours et des barres, on fait du saupoudrage de petits logements pour amener de la mixité et on envoie plus loin les populations qu’on n’arrive plus à loger sur place, en deuxième et troisième couronnes, là où le foncier n’est pas cher, et on leur propose des maisons individuelles, petites, plantées au milieu d’un terrain de 400 à 500 m2, entouré de haies ou de grillage à poules…
Pour des typologies de ce genre, on fait d’abord des lotissements avec des voiries en cul-de-sac, de façon à ce que personne ne traverse ton domaine : on est chez soi, et on s’isole !
Ensuite on lotit, autour de ces voiries inadaptées, et on plante les pavillons au milieu des jardins : n’importe qui peut comprendre que si on a un terrain comme ça, la maison ici, l’accès piéton, l’accès voiture du parking ici ou là, petit jardinet derrière, grillage, 2m où on ne fait rien, petit jardin devant – qu’on n’utilise pas – on a la maison au milieu de son jardin et on est heureux ! Ce faisant, on rallonge la voirie pour faire 4 maisons, et bienvenue dans la néo-mitoyenneté !
Au lieu d’avoir développé des façades, c’est à dire des voiries, des réseaux d’eau potable, d’évacuation d’eaux usées, des tuyaux d’électricité, de téléphone, du câble, ce qui fait que j’ai consommé moitié moins de linéaire de goudron et d’infrastructure de toutes sortes pour loger la même population.
Résultat : j’ai plus de densité, je peux amener du transport en commun, je peux créer des équipements…
C’est à dire que la solution qu’on est en train de mettre en œuvre partout, celle du lotissement, est en train de polluer la totalité du paysage Français, et elle est, par définition, la solution la moins durable, la moins respectueuse de l’environnement et la plus lourde en terme de coût pour la société !
Sarkozy nous a donc annoncé que tous les Français pourraient devenir propriétaires.
Ironie de l’histoire, quelques mois après son élection, on apprend qu’aux Etats-Unis se déclare la crise des sub-primes : des millions de gens à qui on a laissé croire qu’ils pourraient avoir accès au crédit et devenir propriétaires de leur pavillon individuel sont en train de perdre leur logement : ils ont payé pendant des années, et à l’arrivée ils n’ont plus rien et se retrouvent endettés.
On comprend également que si on fait des lotissements sur le modèle actuel du « chacun chez soi », des maisons autour desquelles on puisse tourner même si on ne sait pas quoi faire de cet espace intermédiaire, aux fenêtres interdites parce que le promoteur ne le permet pas, n’importe qui comprendra que dans ces maisons-là il y a 4 façades qui sont des surfaces d’échanges entre l’intérieur et l’extérieur c’est à dire un développé très important d’isolation et de déperdition énergétique : côté environnement cette maison présente une trentaine de mètres de façade à la porosité gaspillant de l’énergie…
Si à la place je mets des maisons mitoyennes avec des ouvertures, j’ai des surfaces chauffées par la mitoyenneté, je réduis d’autant la déperdition d’énergie.
Pour peu que la géométrie de cette maison soit plutôt orientée dans le bon sens, en profondeur et – vraiment- mitoyenne, je récupère des façades utiles, pour la même surface habitable…
On a parlé du coût d’infrastructure, on peut et on doit aussi parler du coût énergétique…
CD : ce que tu dis, c’est « mitoyenneté-citoyenneté » ?
PK : Exactement ! D’une part la densité : on prend en compte le coût social des réseaux à l’heure des économies d’énergie, et notamment de l’explosion du coût du pétrole : parce que goudron c’est pétrole, c’est voiture, c’est mobilité, c’est transport individuel parce que la densité du lotissement ne permet pas d’amener du transport collectif…
D’autre part la compacité : il y faut de la conscience, de la citoyenneté, de l’urbanité, la ville, l’échange, le voisinage, la communauté, la convivialité…
Là où on défend une logique de proximité, ils opposent une logique d’individualisme, d’isolement, d’égoïsme : on est dans des visions différentes de la société…
A l’origine, la maison c’est l’abri, c’est Lascaux, la grotte, l’abri qui nous permet de nous protéger des intempéries, de la pluie, du froid ou de la chaleur, éventuellement d’agressions d’animaux féroces. La maison, très longtemps, est restée l’abri.
C’est peut-être en grande partie grâce à la Modernité qu’on a réussi à concilier le besoin de protection et le besoin de lumière (au départ peut-être pour des raisons hygiénistes…), de soleil, d’air, de vue, d’ouverture, de rapport au monde.
Aujourd’hui, la maison devrait être en même temps un lieu de repli sur soi, le contenant des pratiques intimes d’une famille, mais aussi un lieu ouvert sur la ville et le monde : la relation intérieur-extérieur est devenue une nouvelle préoccupation.
La maison n’est pas seulement un lieu où on s’isole, c’est aussi un lieu depuis lequel on peut recevoir, s’ouvrir et avoir un regard sur le monde…

