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Jeudi, le fond…
"Mercredi" commence sa vie d'enfant autonome, on le regarderait bien pousser dans les bacs à sable environnants, mais c'est s'exposer à la délectation morose, voire à la déprime post-natale. En avant camarades taratata musique, passons à "jeudi". "Jeudi"- la maison, donc.
J'espère que je ne serai pas trop velléitaire et que ce blog me servira de repère pour l'évolution du chantier. Saches, visiteur-lecteur bienveillant, que nous ne savons jamais où nous allons : chacun amène son manger dans l'aventure du projet en cours, et la synthèse se fait on ne sait comment, ça nous passe à travers et Pierre Gouëset met ça en musique…
"Jeudi"- la maison. A ce stade, j'ai besoin de fond. A traiter de sujets aussi rebattus, il nous faut bien éplucher ce qui est déjà dit, pour éviter les paraphrases et les banalités. Sur "la maison", comme sur le travail, l'argent ou les enfants, il y a du stock… Bachelard ! C'est venu par capillarité, je suis tombé sur "la poétique de l'espace" chez ma copine Quinquin, j'ai senti un appel, elle m'a laissé prendre. J'ai ouvert, en vrac, fouiné.
Je suis rétif aux théories, je dois dire, me méfie des explications du monde genre mode d'emploi et vérités utiles. J'aime le polar. Tout sauf Bachelard, en somme. Badaboum, j'ai trouvé ça, je viens de me faire l'exercice de la recopie, je jouis. Quel rapport ça aura avec le film "jeudi", je n'en sais rien et m'en contrefous, mais c'est passé, voilà pour le partage sur un bout de route. Lisez ça !
J'y aime par dessus tout deux phrases : - A elle seule la lavande met une durée bergsoniennne dans la hiérarchie des draps. - Et la conclusion : Quand on donne aux objets l’amitié qui convient, on n’ouvre pas l’armoire sans tressaillir un peu. Sous son bois roux, l’armoire est une très blanche amande. L’ouvrir, c’est vivre un événement de la blancheur. C'est page 84, chapitre "tiroir, coffres et armoires" et ne lisez ça que si vous en avez le temps et le désir. Ces paramètres réunis, vous aurez du miel…
…Revenons à nos études toutes positives sur l’imagination créatrice. Avec le thème des tiroirs, des coffres, des serrures et des armoires, nous allons reprendre contact avec l’insondable réserve des rêveries d’intimité.
L’armoire et ses rayons, le secrétaire et ses tiroirs, le coffre et son double fond sont de véritables organes de la vie psychologique secrète. Sans ces « objets » et quelques autres aussi valorisés, notre vie intime manquerait de modèle d’intimité. Ce sont des objets mixtes, des objets-sujets. Ils sont, comme nous, par nous, pour nous, une intimité.
Est-il un seul rêveur de mots qui ne résonnera pas au mot armoire ? Armoire, un des grands mots de la langue française, à la fois majestueux et familier. Quel beau et grand volume de souffle ! Comme il ouvre le souffle avec l’a de sa première syllabe et comme il le ferme doucement, lentement en sa syllabe qui expire.
On est jamais pressé quand on donne aux mots leur être poétique.
Et l’e d’armoire est si muet qu’aucun poète ne voudrait le faire sonner. C’est peut-être pourquoi, en poésie, le mot est toujours employé au singulier. Au pluriel, la moindre liaison lui donnerait trois syllabes. Or, en français, les grands mots, les mots poétiquement dominateurs, n’en ont que deux. Et à beau mot, belle chose. Au mot qui sonne gravement, l’être de la profondeur. Tout poète des meubles – fût-ce un poète en sa mansarde, un poète sans meubles – sait d’instinct que l’espace intérieur à la vieille armoire est profond. L’espace intérieur à l’armoire est un espace d’intimité, un espace qui ne s’ouvre pas à tout venant. Et les mots obligent.
Dans une armoire, seul un pauvre d’âme pourrait mettre n’importe quoi. Mettre n’importe quoi, n’importe comment, dans n’importe quel meuble, marque une faiblesse insigne de la fonction d’habiter. Dans l’armoire vit un centre d’ordre qui protège toute la maison contre un désordre sans borne. Là règne l’ordre ou plutôt, là l’ordre est un règne. L’ordre n’est pas simplement géométrique. L’ordre s’y souvient de l’histoire de la famille. Le poète le sait qui écrit : Ordonnance. Harmonie Piles de draps dans l’armoire Lavande dans le linge Colette Wartz (paroles pour l’autre) Avec la lavande entre aussi dans l’armoire l’histoire des saisons. A elle seule la lavande met une durée bergsoniennne dans la hiérarchie des draps. Ne faut-il pas attendre avant de s’en servir qu’ils soient, comme on disait chez nous, assez « lavandés » ?
Que de rêves en réserve si l’on se souvient, si l’on retourne au pays de la vie tranquille !
En foule les souvenirs reviennent si l’on revoit dans la mémoire le rayon où reposaient les dentelles, les batistes, les mousselines posées sur de plus dures étoffes : « l’armoire, dit Milosz, est toute pleine du tumulte muet des souvenirs .» Le philosophe ne voulait pas qu’on prît la mémoire pour une armoire à souvenirs. Mais les images sont plus impérieuses que les idées. Et le plus bergsonien des disciples, dès qu’il est poète, reconnaît que la mémoire est une armoire. Péguy n’écrit-il pas ce grand vers : Aux rayons de mémoire et aux temples de l’armoire… Mais la véritable armoire n’est pas un meuble quotidien. Elle ne s’ouvre pas tous les jours. Ainsi d’une âme qui ne se confie pas, la clé n’est pas sur la porte. - L’armoire était sans clefs ! Sans clé la grande armoire On regardait souvent sa porte brune et noire Sans clefs ! C’était étrange ! On rêvait bien des fois Aux mystères dormant entre ses flancs de bois Et l’on croyait ouïr, au fond de la serrure Béante, un bruit lointain, vague et joyeux murmure. Rimbaud (les étrennes des orphelins). Rimbaud désigne ainsi un axe de l’espérance : quel bienfait est en réserve dans le meuble fermé.
L’armoire a des promesses, elle est, cette fois, plus qu’une histoire.
D’un mot, André Breton va ouvrir les merveilles de l’irréel. A l’énigme de l’armoire, il ajoute une bienheureuse impossibilité. Dans le Revolver aux cheveux blancs, il écrit avec la tranquillité du surréalisme : L’armoire est pleine de linge Il y a même des rayons de lune que je peux déplier. Avec les vers d’André Breton, voilà l’image conduite au point d’excès que ne veut point atteindre un esprit raisonnable. Mais un excès est toujours au sommet d’une image vivante. Ajouter un linge de fée, n’est-ce pas dessiner, en une volute parlée, tous les biens surabondants, pliés, empilés, amassés entre les flancs de l’armoire d’un autre temps. Comme c’est grand, agrandissant un vieux drap qu’on déplie. Et comme la nappe ancienne était blanche, blanche comme la lune d’hiver sur le pré ! En rêvant un peu on trouve l’image de Breton toute naturelle. On ne doit pas s’étonner qu’un être d’une si grande richesse intime soit l’objet des plus tendres soins de la ménagère.
Anne de Tourville dit de la pauvre bûcheronne : « Elle s’était remise à frotter et les reflets qui jouaient sur l’armoire lui égayaient le cœur. » L’armoire rayonne dans la chambre d’une lumière très douce, une lumière communicative. A juste titre, un poète voit jouer sur l’armoire la lumière d’octobre : Le reflet de l’armoire ancienne sous La braise du crépuscule d’octobre Claude Vigée Quand on donne aux objets l’amitié qui convient, on n’ouvre pas l’armoire sans tressaillir un peu. Sous son bois roux, l’armoire est une très blanche amande. L’ouvrir, c’est vivre un événement de la blancheur.
Gaston Bachelard, la poétique de l’espace/Quadrige-PUF Et maintenant, de la politique et du filmage…


Intellectuellement stimulant
Je n'avais jamais lu un tel texte et ça m'a poussé à faire des recherches.
Quand ça titille mon cerveau comme ça, j'aime beaucoup.
Vivement jeudi !
Merci de nous rafraîchir
Merci de nous rafraîchir avec Bachelard.
Connaissez-vous Le roman d'une maison de Rezvani qui a quitté la Béate, il y a 2 ans, après la mort de Danielle. C'est chez Actes-Sud avec Divagation sentimentale dans les Maures. J'ai fait un sentier littéraire dans ce coin à l'automne 2006. Vidéo sur dialymotion.com/grossel